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Poisson presque rouge © Belya Dogan |
Dans un cendrier noir, portant l'écusson dorée d'une marque de bière irlandaise, un poisson rouge finissait d'agoniser aussi promptement que lui permettait la lente asphyxie de ses branchies. Mais comme aucune mort n'est digne, une main alourdie de bagues multicolores se proposa d'envoyer l'animal agoniser dans l'obscurité d'une poubelle rutilante de chrome. Le regard de la jeune femme brilla de la satisfaction du devoir accompli quand les mégots et les capsules de Corona et de Guinness accompagnèrent le Carassius Aratus, panné de cendres froides, dans le compartiment des déchets non alimentaires pour y mourir hors de sa vue.
D'un mouvement sec, du richelieu à talon
aiguille qui finissait sa jambe interminable, la jeune femme poussa les
emballages de traiteur japonais qui jonchaient le carrelage gris de la
cuisine. Mais son zèle, qui semblait pourtant si prometteur, empala, sans
vergogne, la pointe de son talon droit dans ce qui ressemblait - avec un gros
effort d'imagination - à quelque chose qui avait du être un sushi au
thon échoué sur le sol. "Putain ! Beurkkk " dit-elle avec
une expression de profond dégoût et levant la jambe elle se mit à agiter son
pied avec énergie bien décider à rendre à ses chaussures, qu'elle portait pour
la première fois, ce quelque chose de glamour qui excluait avec autorité
toute adjonction de sushi.
Mais la volonté est une chose et les lois de la
physique une autre. Et ces deux concepts ne se combinent pas toujours avec la
synergie que l'on souhaite aux jeunes femmes promptes à remettre les choses de
l'univers à la place où elles doivent être. Appuyée
contre le bord de l'évier où quelqu'un avait du jouer à Tétris avec la montagne
de vaisselle sale, la jeune femme sembla oublier, une fraction de seconde,
que le levé de jambe est un art délicat. D'autant plus, quand la coquetterie,
par la hauteur d'un escarpin, soulève le talon d'une femme à plus de dix
centimètres du sol.
Un "Merrrrrde" aussi long que la
glissade échappa des lèvres recouvertes d'un "hiersoir" de gloss
pailleté. Et le postérieur de l’apprentie ménagère, propulsé par les lois de la
gravité sur les restes froids d'une pizza au pepperoni, entraîna avec lui le reste
de sa personne jusqu'à la porte de la cuisine dont le sol n'avait visiblement
pas apprécié d'avoir été désigné déchetterie officiel d'une soirée improvisée.
Accompagnée d'effluves de poisson rance et de
bière amère, la patineuse se traîna jusqu'au salon pour aller s'échouer sur un
immense canapé blanc. Indifférente - occupée qu'elle était par deux
légitimes douleurs : l'une dans son corps, l'autre dans quelque chose qui ressemblait à
de l’orgueil - à l'homme dont le corps endormi occupait les deux autres tiers
du canapé laissant cavalièrement disparaitre ses jambes par dessus l'accoudoir,
elle se mit consciencieusement à geindre.
Insensible au sommeil des ses autres invités,
échoués de part et d'autres de l'immense salon au plafond mouluré, et au désordre
que la lumière crue du jour révélait sans fard, elle massa d'un mouvement
circulaire sa cheville fine et délicate sous un bas qui ne l'était pas
moins.
D'une dent, récemment blanchie dans
un "bar à sourire", elle mordit sa lèvre inférieure, réprimant
ce qui semblait être la pire douleur qu'elle n'eut jamais connu de sa courte
existence. Mais le tableau n'eut pas été complet sans une tranche
d'auto-affliction. Et des larmes, d'un calibre tout à fait respectable, vinrent
rapidement balayer un restant de khôl smoky qui ourlait ses yeux bleu lagon au
moment même où une main d'homme saisit sa cheville blessée.
"Lâche moi... j'ai trop mal ! Merde
!"
Pour toute réponse, le jeune homme étendu à
côté d'elle, les yeux encore mi-clos, resserra son emprise. La prisonnière
tenta bien de ses doigts aux ongles rongés un geste, qu’on devinait être peu
enclin à obtenir l'effet souhaité, de défaire l'étau qui enveloppait la malléole
de son pied.
Sans relever la tête, le jeune homme murmura
d'une voix qui offrait la rugosité des premiers mots après l'éveil :
"Chuuuttt... Tu vas réveiller les autres !"
"J'm'en fous... Ils ont qu'à se
réveiller et ranger ce bordel. Faut que j'y aille. J'dois être à l'aéroport
dans moins d'une heure !"
"Il prends pas le taxi, Papy ?" Défia
le jeune homme un sourire mutin sur son visage encadré de boucles noires,
pendant que sa main montait plus haut sur l'arrondi du mollet.
La jeune blessée, profitant de la liberté que
lui rendait la main entreprenante, se leva dignement abandonnant le richelieu
de cuir noir recouvert de riz sur le tapis rouge vif au pied du canapé. Et tout
en balançant la masse de ses longs cheveux blonds vers son épaule droite, elle
lança "C'est une surprise. Il m'a rien demandé !", avant de
disparaître en claudiquant théâtralement dans le couloir qui menait à la salle
de bain.
* * *
"Allo, oui ?.." Le téléphone coincé
entre l'épaule et l'oreille gauche, la jeune femme, le pied droit posé sur un
grand lit couvert d'une multitude de coussins et d'un jeté de lit "framboise
écrasée", finissait d'étirer un bas couleur chair sur sa cuisse hâlée aux
UV et enfin débarrassée des odeurs de sushi et de pizza par une douche
brûlante.
Ses jambes maintenant galbées d’un mélange de
soie et de lycra, et tout en vaporisant d’un geste quasi robotique le contenu
d’un flacon noir griffé « Désire » de Dolce Gabbana, elle mitraillait
d’une voix qui montait, ostensiblement
mais surement, dans les aigus " Salut toi, j'ai failli pas
reconnaître ta voix, T’es malade ou quoi ? Tu sais quoi ? Mon poisson
rouge est mort ! Qu’est-ce que ça capte mal ! T’es à l’aéroport ? T’es
encore à Los Angeles ? Faut qu’on se voit tu le sais hein… J’ai trop hâte !"
Elle jeta le flacon sur son lit et enchaîna par
le passage en revue du contenu de son immense dressing. Le portable toujours
dans le cou, poussant sa capacité d’attention au maximum de ses compétences,
elle n’entendait qu’un mot sur deux des réponses de son interlocuteur, l’autre
partie de sa vigilance monopolisée par le tribu qu’elle devait à la mode.
Plusieurs cintres malchanceux, volèrent sur le lit derrière elle quant ils
n’atterrissaient pas tout simplement au sol. Hautement préoccupée par sa
sélection vestimentaire, elle dodelinait de la tête poussant de bref "
Ahhh, zut !" suraigus, ponctués de "Ca fait deux semaines qu'on s'est
pas vu !" boudeurs destinés proprement à culpabiliser celui qui était à
l'autre bout de son I phone.
Alors qu'elle semblait enfin avoir mit la main
sur la pièce indispensable – une petite
robe rouge trapèze - pour vêtir ses
courbes généreuses uniquement couvertes de son ensemble Aubade, et qu'elle
exprimait sa déception à son interlocuteur "On devait passer le weekend
end chez mes parents ! T’avais promis !", un bras d'homme saisit sa
taille.
La jeune femme laissa glisser le téléphone sur
l'épaisse moquette de la chambre à coucher. Mais nulle surprise dans cette
maladresse. Non, parce que Karine, dans son sens inné de soi, n'était jamais
surprise quand la vie lui apportait de jolies choses. Elle ne savait pas refuser
un plaisir aussi impromptu soit il.
Et les mains de l'homme, dont la boucle de
ceinture glacée se plaquait dans le creux de ses reins avec une exacte
géométrie, apportaient, à n'en pas douter, une promesse de plaisir plus
immédiate que sa conversation téléphonique.
Une bouche avide vint s'écraser dans le creux
de son cou pendant que du pied elle chercha le téléphone d'où échappait un
mince filet de voix qui s'arrêta net quand son orteil - avec une souplesse et
une précision étonnante - effleura sur l'écran tactile le logo rouge.
"C'était Nicolas ? " interrogea
le jeune homme dont les cheveux noirs portaient encore les traces de sa courte
nuit sur le canapé.
"Oui, pour me dire qu'il rentrait que tard
ce soir. Ma surprise est gâchée !" répondit-elle boudeuse en se
laissant porter par les bras puissants de son compagnon qui la posa sur l'appui
de la fenêtre dépourvu de rideaux.
"Je comprends pas qu’il puisse délaisser
ça ! " dit Sébastien tout en dégrafant le soutien gorge qui contenait
difficilement un plantureux bonnet C. La jeune femme, qui était depuis
l'enfance très chatouilleuse, ne pu réprimer un grand rire qui, déployant sa
gorge généreuse, plaqua son dos encore un plus contre la vitre.
Dehors la ville grouillait de son 11h30 d'un
samedi ordinaire. Des rivières d'hommes et de femmes coulaient le long des
trottoirs au pied de l'immeuble par ce froid matin de novembre. Les voitures
avançaient orchestrés par les hoquets des feux tricolores.
Et si, par le plus grand des hasards, cet homme
singulier en costume et en chapeau de feutre noir, sortant de la cabine
téléphonique juste en face de l'appartement de Karine eu levé le regard trois
étages plus haut, il aurait pu voir, à l'une des fenêtres, deux mains appuyées
contre la vitre au milieu d'un épais halo de buée.
Mais l'homme ne leva pas la tête.
Il remontait la rue d'un pas tranquille et
d'une allure régulière. Et même de dos, alors que sa silhouette quelconque se
noyait dans la foule anonyme, on aurait dit qu’il était fort satisfait.
Joli poisson d'Avril Belya ! ♥
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